1)Des passagers de marque
Après les derniers embarquements de Cherbourg et de Queenstown, on ne compte que 1 313 passagers pour une capacité de 2 435, indépendamment de 885 membres d’équipage. Il y a là un phénomène courant. Beaucoup de voyageurs hésitent à s’embarquer pour une croisière inaugurale, à la merci d’un personnel de service encore novice et des incidents techniques inhérents à un bâtiment en rodage. Suivant une bonne tradition, une journée entière est nécessaire pour que les passagers se familiarisent avec le navire. Ceux de première classe ne dissimulent pas leur satisfaction. On y retrouve la cohorte habituelle des happy few, membres de vieilles familles aristocratiques ou représentants éminents de la finance et de l’industrie. Parmi les passagers privilégiés, on note le major Butt, l’aide de camp du président des Etats-Unis William H. Taft, ou encore William Stead, le propriétaire de la revue Pall Mall Gazette. Les initiés reconnaissent le colonel John Astor, un des hommes les plus riches au monde. Parmi les grandes vedettes, on note encore le « roi du cuivre », Benjamin Guggenheim et Isidor Strauss, propriétaire de grands magasins à New York. Au même niveau, se situe George Widener, le « roi des tramways », amateur de livres rares. Parmi les autres personnages de marque figurent les « rois des chemins de fer », Charles H. Hays, président de la compagnie canadienne du grand Trunk Railroad, et John Thayer, un des dirigeants de la Pennsylvania Railroad. On ne peut négliger le président de la White Star, Bruce Ismay, et le directeur technique des chantiers de Belfast, Thomas Andrews.
2)Des installations de luxe
Conformément à ce qui tend à devenir une tradition sur les grands paquebots, les passagers de première classe occupent la partie centrale du navire. C’est là que les mouvements du navire, roulis et tangage, se font sentir avec le moins d’intensité et sont en quelques sortes atténués. Ils ont le choix entre les classiques cabines extérieures avec vue directe sur la mer et les cabines intérieures donnant sur des coursives. Quelques privilégiés occupent des installations de luxe, dignes des plus grands palaces. Installés sur le pont promenade, ces appartements privés comportent salon, salle à manger, chambre, salle de bains, toilettes. Ces suites bénéficient d’un personnel de service attitré ou sont associés à une ou deux cabines permettant à leur hôtes de jouir pendant la traversée du service de leur femme de chambre ou de leur valet personnels. Les passagers de deuxième classe ne sont pas sacrifiés, bien au contraire. La plupart des cabines se trouvent à l’arrière, à l’aplomb des deux dernières cheminées. Elles n’ont plus qu’un lointain rapport avec celles que l’on trouvait encore au milieu du siècle précédent. Quant aux installations de troisième classe, elles constituent, elles aussi, une heureuse surprise. Décidée à attirer une clientèle qui assure la fortune des compagnies allemandes, la White Star a renoncé à ces dortoirs de quarante à cinquante personnes que l’on trouve encore sur tous les paquebots de l’époque. Il n’en subsiste plus que quelques-uns limités à huit ou dix couchettes et installés à l’extrême avant. La plupart des passagers disposent maintenant de cabines de deux ou quatre couchettes situées à l’avant ou à l’arrière depuis le pont E jusqu’au pont G.
3)Une croisière de rêve
Depuis le départ de Southampton, les premières journées de la traversée font figure d’enchantement. La satisfaction est générale. Fait exceptionnel et à la grande joie des estomacs sensibles, le Titanic bénéficie d’un temps merveilleux. Sur le plan technique, l’ingénieur Andrews est satisfait. Ce bâtiment marche à merveille, avec une régularité d’horloge. Les défauts se limitent à un équilibrage défectueux, comme l’ont d’ailleurs constaté certains passagers de première classe. Ceux qui sont installés au centre de la salle à manger ont remarqué qu’on aperçoit le ciel par les baies de droite et la mer par celles de gauche. Un déséquilibre qu’une meilleure répartition du charbon permettra de corriger. Est particulièrement appréciée des « récidivistes » de l’Atlantique Nord l’absence totale de vibrations. Il est vrai que le bâtiment est en rodage et que le commandant ne pousse que progressivement les machines, 60, 68, 72, 76 tours. Cette absence de vibrations n’en apparait pas moins étonnante pour ceux qui ont voyagé à bord du Mauritania où le changement des hélices n’a pas permis de faire complètement disparaitre les vibrations extrêmement désagréables à grande vitesse. La journée du dimanche du 14 avril obéit au rite des journées précédentes. Une constatation cependant, quelques peu inattendue : pour la première fois depuis le départ, les vibrations de l’énorme bâtiment sont perceptibles.